Ajax-Barça ou le rêve envolé par François Sorton


Ajax-Barça ou le rêve envolé par François Sorton

Il s’en est fallu de peu que la finale de la Ligue des Champions oppose le Barça à l’Ajax, affiche de réconciliation d’un football sans âge entre les deux équipes les plus inspirées du continent. Il a manqué 15 secondes à l’Ajax et juste un peu d’ambition au Barça. Le premier n’a rien à se reprocher, le second beaucoup.
Tottenham, maître de l’horloge
Lors des phases de poule, un but à Barcelone en toute fin de match a évité aux coéquipiers de Lloris une élimination précoce. En quarts de finale, un but à la 94ème minute refusé in extremis à Manchester City les a maintenus en vie. Et Lucas a marqué mercredi soir à quinze secondes de la sentence son troisième but du gauche - un pied dont il ne se sert habituellement que pour monter dans le bus- qui les propulse en finale.
C’est une maîtrise de l’horloge parfaite. Il se marque tellement de buts en Angleterre dans le temps additionnel que ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard  : les Anglais savent qu’un match ne livre sa vérité comptable qu’à l’ultime coup de sifflet final. La furia, la rage de marquer, l’engagement sans limite des hommes de Pochettino ont autorisé un improbable renversement de situation. Puisqu’on en est aux compliments, les plus dithyrambiques iront à l’Ajax, dont l’épopée aura porté aux nues tous les passionnés du jeu, du moins le peu qu’il en reste.
Les joueurs du trop méconnu entraîneur Erik Ten Hag -adjoint au Bayern de Guardiola, ça se voit- ont livré des parties formidables au Real et à la Juve. Il leur a manqué quelques secondes de souffle, un rien, pour valider leur billet pour Madrid. Sans complexe, avec une étonnante maturité technique et un pouvoir créatif rayonnant, ils se sont invités comme un petit poucet à la table des ogres.
Et dire qu’en 2025, sous l’impulsion honteuse d’Andrea Agnelli, descendant aux dents longues de la dynastie dirigeante de Fiat, président de la Juve et de l’ECA (European Club Association) l’Ajax ne serait même pas convié au festin qui verrait les 32 clubs les plus riches former une secte fermée ou presque puisque 28 des participants seraient d’office qualifiés pour l’édition suivante. Parmi les 211 présidents de l’association, très peu goûtent pour l’instant cette réforme qui tuerait à coup sûr les championnats nationaux. Ce serait en quelque sorte un championnat d’Europe qui ne dirait pas son nom. Mais sous la pression de lobbyistes aux poches pleines, il y a beaucoup de réformes impopulaires qui voient finalement le jour. Ils vont sillonner l’Europe pour tenter de convaincre les dirigeants récalcitrants dont la qualité principale n’est sans doute pas l’intégrité. Telle qu’elle est, la Ligue des Champions favorise déjà outrageusement les clubs les plus riches mais permet encore la renaissance explosive de l’Ajax, des matches bluffant de suspense, parfois d’émotion  ; pourquoi changer ce qui marche  ?
Au Barça, les têtes vont tomber
On souhaiterait pour Ernest Valverde, l’entraîneur du Barça, qu’il fût sourd et aveugle pour ne pas entendre et lire les critiques féroces de la presse espagnole  : «  La faute à Valverde  », «  Dehors, Valverde  », voilà les titres auxquels il a droit depuis mardi soir. Il lui est évidemment reproché d’avoir fait jouer son équipe contre nature, d’avoir voulu installer un double rideau défensif inopérant, d’avoir laissé Messi et Suarez se débrouiller tout seuls pour essayer de marquer un but. Cette volée de bois vert est d’autant plus justifiée que la défense barcelonaise est excellente (Piqué et Alba sont parmi les meilleurs défenseurs du monde) dans une équipe qui veut jouer, mais perméable s’il faut tenir un siège. Et contenir des milieux comme Busquets, Rakitic ou Coutinho dans un rôle d’essuie-glace dix mètres devant les quatre défenseurs avec pour seul souci à la récupération du ballon d’envoyer Messi au casse pipe, alors que Suarez était aux abonnés très absents, ne relevait pas du bon sens. Mais sans vouloir absoudre Valverde, n’a-t-il pas reçu la bénédiction de l’Argentin pour jouer ainsi  ? Si Messi réalise une saison époustouflante, il ne peut pas tout faire seul, désespérément seul. Devenus fragiles, nerveux et inquiets au fil du match, les Catalans ont craqué sous les coups de boutoir de Liverpool. Pep Segara, le recruteur du Barça, a déjà préparé ses valises. Valverde va finir la saison…Il devait amener un peu de rigueur et de pragmatisme à une équipe qui a perdu (un peu) sa joie, son aisance collective, son pouvoir inventif. Elle a parfois quelques séquences qui ressuscitent l’idée qu’elle a joué il y a peu un football d’une grâce infinie et inconnue à ce jour mais elle file un mauvais coton  ; qu’elle en revienne aux sources, qu’elle prie pour que Messi reste un jeune homme le plus longtemps possible, qu’elle repense à sa magie passée, c’est peut-être ce qu’elle aurait de mieux à faire.
Grand chelem pour l’Angleterre
C’est une première  : quatre clubs d’un même pays (heureux Londoniens qui ont trois représentants) disputeront les deux finales européennes. Liverpool-Tottenham et Chelsea-Arsenal au menu. Tous les superlatifs vont pleuvoir sur la suprématie inéluctable du football anglais, la domination et les vertus de l’argent roi –les mêmes commentateurs auraient dit exactement l’inverse si l’Ajax avait été en finale. Cette édition 2018-2019 est juste une tendance qui durera peut-être le temps d’une mode, peut-être plus, personne à part madame Soleil n’en sait strictement rien. Remarquez, ce n’est pas une mode à rendre dépressif, loin de là  : elle consacre un jeu rapide, intense, engagé, enthousiaste (Chelsea joue avec Sarri un football de possession plus posé) où le désir de marquer des buts est plutôt soutenu. Ce n’est pas mal, bien sûr mais ce n’est pas suffisant pour nous faire oublier le charme promis d’un Barça-Ajax propre à raviver les douces nostalgies des plus sensibles à un football plus académique, spirituel, sensuel. Et puis le rêve s’est envolé…