Ajax  : le jeu, rien que le jeu par François Sorton

Ajax  : le jeu, rien que le jeu par François Sorton
Depuis la naissance de l’épopée de l’inégalable Barça il y a exactement 10 ans, aucune équipe ne nous avait autant réchauffé le cœur que cet Ajax-là, tombeur du Real et de la Juve avec une fraîcheur, une insouciance et un talent épatants.



86 millions de bonheur
C’est un discours si formaté, un élément de langage tellement huilé qu’on en finissait presque par se faire berner  : on ne peut rien faire si on n’est pas riche. C’est assez vulgaire de parler d’argent devant la prestance si raffinée de l’Ajax mais il faut bien remettre les choses en place  : on peut avoir un budget de 86 millions d’Euros (c'est-à-dire sensiblement celui de Saint-Etienne, de Nantes, de Bordeaux ou de Lille) dont 25 consacrés à la formation et avoir une grande équipe, une très grande équipe avec une philosophie simple  : le football est un jeu de passes et d’attaque. Depuis 50 ans, l’Ajax n’a rien changé durablement, a connu des grands trous d’air après l’arrêt Bosman en 1995 mais est resté fidèle à ses convictions. L’expression collective des descendants de Cruyff est incomparable. Hier soir, ils ont souffert pendant une demi-heure, étouffés qu’ils furent par le pressing incessant du milieu de terrain de la Juve (Matuidi, Can, Pjanic) au souffle de marathoniens. Quand Ronaldo a marqué, on a eu peur pour eux. A tort  : ils ont laissé passer l’orage avec un calme olympien, n’ont jamais cédé à la panique ni même à l’énervement. Visages d’adultes rodés à la haute compétition contre mine de poupins sortis de l’école de foot, généralement ça ne fait pas un pli. Mais les adultes ont eu des rides en même temps que les poupins des taches de rousseur. L’Ajax n’a pas réussi un match aussi formidablement accompli qu’à Madrid mais sa seconde mi-temps fut d’une extraordinaire limpidité. La grosse machine italienne, sérieuse, pragmatique, programmée pour gagner l’épreuve cette saison, fut laminée par la grâce, la frivolité, la subtilité d’une jeunesse triomphante. Redoublements de passe, une-deux dans un mouchoir de poche, fausses pistes, mouvement perpétuel, toute la panoplie de l’intelligence y passa. Allegri, l’entraîneur que paraît-il, le monde entier s’arrache, était médusé et impuissant, comme ses joueurs asphyxiés.

L’Ajax survivra-t-il  ?
Il serait bien que cette équipe reste stable quelques saisons pour enchanter l’Europe. Malheureusement, on sait déjà que ça ne va pas être possible. De Jong – en demi-teinte pour une fois - a signé au Barça pour près de 100 millions d’Euros, Zuyech, Tadic, Neves, Van de Beck et surtout le remarquable défenseur de 19 ans De Light vont être sollicités de tous les côtés. On va multiplier leur salaire par 5 ou 10 (à l’Ajax on ne gagne pas plus de 80.000 Euros par mois) et l’Ajax va pouvoir se constituer un trésor de guerre pour les années moins roses. C’est un constat triste tant cette équipe est source d’exaltation. Les dirigeants et entraîneurs français devraient s’inspirer d’un modèle facilement imitable à une condition  : la passion du jeu dépasse tout. Quand on voit combien ils sont babas devant l’équipe de France, c’est pas gagné…