Bielsa à Leeds  : le football, c’est ça par François Sorton

Bielsa à Leeds  : le football, c’est ça par François Sorton

La nouvelle rock-star en Angleterre a 65 ans, il est fagoté comme l’as de pique avec un survêtement qui a beaucoup vécu, gracieux comme une porte de prison avec son air bougon  : Marcelo Bielsa affole les Anglais. Il a son portrait dans les tabloïds tous les matins, ses faits et gestes sont épiés  ; il s’en fout, il trace son chemin en faisant le bonheur de la capitale du Yorkshire.

Leeds, un cas d’espèce
Pourquoi l’Argentin a t-il signé à Leeds il y a trois ans dans un club qui a connu quelques heures de gloire au siècle dernier mais qui est tombé en ruines et en seconde division  ? Parce qu’on lui a laissé les mains totalement libres. Il fait tout – sans beaucoup d’argent - jusqu’à la conception d’un nouveau parking pour les joueurs. Il habite un studio au premier étage d’une épicerie à 2OO mètres d’un stade où il se rend à pied chaque matin, escorté par une meute de photographes. Il refuse toutes les interviews, fuit les journalistes comme la peste. Dans les conférences d’après-match qu’il n’a pas le droit de sécher, il analyse les rencontres dans un langage d’académicien. Le soir, quand toutes les lumières sont éteintes, seul le bureau d’El Loco reste allumé, il regarde des matches et des matches pour dénicher un joueur à trois sous.
Leeds enchante tout le pays  : on y joue un football différent. La preuve dès le 12 septembre dernier, jour de l’ouverture du championnat. Leeds reçoit à huit-clos le tenant du titre et épouvantail Liverpool. A la 89ème minute, les deux équipes sont à égalité 3-3. Il y eut tant d’occasions qu’il pourrait y avoir 6-6. Toutes les équipes seraient contentes du résultat. Pas Leeds qui continue d’attaquer et se fait contrer à la dernière seconde.
Quinze jours plus tard, pour la première fois depuis l’arrivée de Guardiola, Manchester City doit partager la possession du ballon (50-50) et se retrouve heureux d’accrocher le nul (1-1). Bielsa ne s’occupe ni du score, ni du chronomètre. Il veut que son équipe ait le ballon et attaque constamment. Evidemment, à accepter le déséquilibre et à jouer sur le fil du rasoir, Leeds prend des buts. Pour Bielsa, rien de grave, il suffit d’en mettre un de plus, théorie qui fait dire à Roland Courbis, ex-entraîneur de partout et surtout pointeur à Pôle Emploi  :  «  Bielsa est peut-être un bon professeur de football, mais ce n’est pas un entraîneur  ». Pour une fois bien inspirée, la FIFA vient de le nommer 3ème entraîneur de la saison dernière derrière Klopp (Liverpool) et Flick (Bayern).
Leeds est une embellie et une curiosité  : on attaque à 6,7,8 joueurs, les ballons sont souvent redonnés à l’adversaire par manque de stabilité et de maîtrise technique, alors on met en place un pressing étouffant pour recommencer sur le même tempo pendant 90 minutes. La débauche d’énergie est constante, les joueurs finissent avec des crampes (tiendront-ils ainsi jusqu’à la fin de la saison  ?) mais ils sont heureux et épanouis. La performance –Leeds est au milieu du tableau- est d’autant plus remarquable que faute d’argent, il y a eu peu de recrues  : l’attaquant espagnol Rodrigo et surtout le Brésilien et ex-Rennais Raphina, frère de Thiago Alcantara, acheté 17 millions le dernier jour du mercato et qui explose à Leeds où il fait admirer sa technique et sa vivacité.
Où tout cela nous mènera t-il  ? Personne n’en sait rien, Bielsa est peut-être à Leeds –où il a déjà sa statue sur une place- pour une semaine ou dix ans, son humeur décidera. Quand vous venez de voir, au hasard, Dijon-Strasbourg et que dans la foulée vous regardez Leeds, vous arrive une bouffée d’air frais. Bielsa est unique, le football ne peut pas se passer de lui.
Dans les pas de Bielsa  ?
Il est dommage qu’on ne puisse pas voir le championnat de Belgique sur une chaîne française. Car un autre Argentin, Alguacil Imanol, 38 ans, ancien joueur de petits clubs à travers toute l’Europe, secoue le plat pays. Il entraîne Beerschot, une équipe d’Anvers et non seulement se réclame de Bielsa mais veut aller encore plus loin dans une démarche d’offensive à outrance. Quatrième du championnat, les Flamands ont une singularité  : ils ont à la fois la meilleure attaque mais aussi la plus mauvaise défense. Parfois, ils gagnent 5-2, parfois ils perdent 6-3. «  Je veux être plus offensif que mon maître, je veux donner de la joie à toute la Belgique et pour ça, il faut marquer des buts  ». On a hâte de voir jouer un jour Beerschot. Et on aimerait, pourquoi pas, que Imanol vienne un jour entraîner une équipe française. «  Même pas en rêve  », hurlent nos présidents, «  laissez-nous avec nos bons vieux 0-0  ».