François Thébaud, Intinéraire

Itinéraire (1944- 1978)
DE SPORT LIBRE A LA TRIBUNE DE LAUSANNE
Fin octobre 1944 à Paris, libéré depuis le 25 août. Près de la gare de l’Est, rue des Petits hôtels, l’arrière – boutique d’un rez-de-chaussée commercial désaffecté accueille sous sa verrière défraîchie, dans une pièce froide, meublée sommairement, la première réunion de ceux qui veulent faire de Sport Libre, le premier quotidien sportif français de l’après-guerre.
Les cessions continuent pourtant de tonner dans l'Hexagone. Lorient, Saint Nazaire, La Rochelle, Boulogne, Strasbourg, Colmar sont aux mains de la Wehrmacht et des difficultés économiques inextricables accablent la plus grande partie de la population de la France.


Un mois à peine après la libération de la capitale, on a assisté à une reprise stupéfiante de l’activité sportive, marquée par un match France libérée – Armée britannique vécu au Parc des Princes, le 30 septembre par 30.000 spectateurs. Mais, ce constat ne justifie pas à lui seul la hâte des promoteurs de Sport Libre. Aspirant à la succession de l’Auto, le quotidien sportif interdit pour avoir publié durant l’Occupation une page d’informations politiques contrôlé par la Propagandastaffel, ils savent que la compétition va être âpre et qu’il est important de démarrer en tête.

Jean Cazajeux et Martial Chevreau, respectivement directeur et rédacteur en chef, sont connus dans les milieux de la Résistance, où le premier conserve le pseudonyme de De Beaumont qu’il portait dans le ;maquis. Dans les milieux sportifs, ils ne le sont guère. Ce qui les a incités à faire appel au concours de plusieurs « noms » de la presse sportive d’avant-guerre comme Albert Baker d’Isy, Jean Eskenazi (ex-Paris Soir) et Félix Lévitan (ex – Intransigeant), ainsi que des journalistes qui ont commencé ou poursuivi leur carrière durant les années noires.
Pourquoi ai-je été convié à participer à l’aventure de Sport Libre alors que près de dix ans, je n’ai eu aucune activité journaliste ? Probablement parce que Martial Chevreau s’est rappelé que vers 1935, j’avais écrit dans Sport, l’hebdomadaire de la FST auquel il collaborait, quelques articles assez virulents sur le comportement des dirigeants du football professionnel à propos du système des transferts. Dans le premier numéro de Sport Libre qui apparaîtra en décembre 1944, cette « référence » me vaudra de signer la publication d'un papier insignifiant d’une centaine de ligne sur les projets du C.A. Paris, un club professionnel de second plan.
La parution du numéro 2 se fait attendre. Le papier-journal est soumis au rationnement et le ministre responsable de la répartition, un certain Jean Sarrailh se refuse à placer la presse sportive renaissante dans la catégorie des ayants droits. La direction de Sport Libre croit avoir réussi à contourner l’obstacle quand elle obtient d’un journal politique de la Résistance, le Jeune Combattant, le partage des quatre pages qui lui sont octroyées. Mais, la juxtaposition des deux titres dans le même numéro est d’un effet si désastreux et surtout les perspectives à court terme sont si incertaines au moment où l’armée allemande déclenche la contre-offensive des Ardennes, que les responsables de Sport Libre préfèrent renoncer à une entreprise qui s’avère prématurée.
Les journalistes sont eortive est dirigée par René Dunan. Félix Lévitan prend en mains la rubrique du Parisngagés par les rubriques sportives des journaux d’information qui surgissent partout. Eskenazi et Baker à Défense de la France qui va devenir France Soir et dont la rubrique est dirigé par René Dunan. Félix Lévitan prend en main la rubrique du Parisien Libéré. Quant à moi, sur la recommandation de Xam, caricaturiste à Ce Soir – un ami que j'ai connu sur les stades- où Georges Pagnoud règne sur la page sportive, je deviens deviens pigiste dans celu i qui est encorele plus fort tirage des quotidiens de la Libération. Le football ayant déjà deux spécialistes, Michel Carrère et Boy Rémy qui remplissent aisément la faible surface réservée au ballon rond, je suis affecté aux présentations et commentaires des réunions cyclistes de Vel'd’Hiv, où les grandes américaines – courses derrière motos et le sprint - jettent leurs dernières feux.
A la fin de l’année 1945, Georges Pagnoud me demande de collaborer à l’Almanach du Football qu’il publie sous les auspices de Ce Soir. Je rédige plusieurs articles dont une étude intitulée « Football d’hier, d’aujourd’hui, de demain ». Ce genre de synthèse, rare à l’époque apporte la preuve que ce terrain là m’est plus familier que la piste de la rue Nélaton. Et lorsque M. Bensan, le directeur de Ce Soir charge Pagnoud de recruter la rédaction d’un quotidien qui va s’appeler Sports, je deviens le second de Marcel Rossini, directeur – fondateur de Football qui fut avant la guerre le premier hebdomadaire spécialisé. Dans la rubrique, on trouve aux côtés de spécialistes chevronnés comme Louis Deschanel et Alex Demuth, des jeunes qui ont noms Lionel Longeville, Pierre Lagoutte et Robert Vergne.
Sports s’installe rue Berri, près des Champs-Elysées, dans les bureaux et l’imprimerie occupée avant le conflit sur le New York Herald Tribune, loin de l’immeuble paquebot de la rue du Louvre où Ce soir a pris la place de feu Paris Soir. Est-ce le quartier idéal pour un journal qui vise une clientèle populaire ? Le personnel et le matériel de l’imprimerie sont-ils bien adaptés aux besoins particuliers de l’information sportive ? Dans l’enthousiasme du départ, ce ne sont pas des questions que l’on se pose. L’avenir du journal dépendra, pense t-on, de l’équipe rédactionnelle qui, de l’avis général, est excellente. En cyclisme, il y a Baker d’Isy, Pierre Chany, François Terbeen, Marcel Perrin et un ancien champion du monde de sprint Avanti Martinetti. En esthétisme Gaston Frémont. En rugby, René Billière, Paul et Emile Toulouse. En box, Georges Février. En basket, Jacques Marchand. En natation, Louis Vincent et Monique Berlioux. En automobile, André Major. Aux reportages Fernand Bucchianeri, Jacques Lemaire, dit Lem, est chargé de l’illustration graphique. Pocq est le premier secrétaire de rédaction.

Un quotidien qui recherche une audience nationale a besoin d’un solide réseau de correspondance et d’un service de vente expérimenté. En février 1946 lorsque paraît pour la première fois le titre bleu de Sports, les meilleurs spécialistes en ces deux domaines ont déjà été retenus par l'Equipe dont le numéro un va paraître quelque jours plus tard. Ce sont des anciens de l’Auto qui connaissent les exigences du travail dans un quotidien de sport et celles de Marcel Oger leur rédacteur en chef.
Le poids de ces éléments ne sera pas négligeable dans le combat qui va opposer Sports à l’Equipe et Elans (quotidien dirigé par Gaston Meyer), puis Sports à l’Equipe Elans (lorsque ces deux journaux décident de fusionner). Certains lecteurs retrouveront en effet avec plaisir la présentation et le style général de l’Auto. Mais, d’autres seront plus sensibles à l’audace et au dynamisme de Sports. Le duel reste équilibré, tant que la direction de Sports laisse aux journalistes le soin de faire le journal, deux chefs des informations expérimentés, Jean Krouchtein et Blondel, remplissant les fonctions officiellement dévolues au rédacteur en chef. Tout change lorsque René Rousseau, le rédacteur en chef officiel sort de sa judicieuse réserve pour écrire un éditorial politique avant le premier référendum constitutionnel de mai 1946, trois mois après la parution du premier numéro ! Cette erreur est immédiatement exploitée par le concurrent dans une série de petits encadrés répartis dans toutes les pages, qui rappellent de manière lapidaire que l'Equipe Elans est un journal « qui ne fait pas de politique ».
En quelques jours, la vente de Sports connaît une baisse massive. La légèreté manifestée par la direction provoque de sérieuses critiques dans la rédaction. Les difficultés économiques qui s’accroissent ont une lourde incidence sur la situation de la Presse. Au début de 1947, alors que pour réduire les frais généraux, le siège de Sports vient d’être transféré dans l’immeuble de Ce soir, une grève des typos bloque la parution de tous les journaux parisiens pendant plusieurs semaines. C’est une épreuve que Sports n’a pas les moyens de supporter .La parution quotidienne est abandonnée. Plusieurs journalistes s’en vont, parmi lesquels Marcel Rossini, Deschanel et Demuth qui projettent de ressusciter Football. Et c’est une équipe sensiblement réduite qui va se retrouver, rue du Quatre Septembre dans un immeuble occupé par l’Union Française d’Informatique, pour rédiger Sports – Samedi et Sports Lundi. Baker d’Isy a le titre de rédacteur en chef, tandis que Maurice Vidal fait ses débuts dans le journalisme sportif en dirigeant Sports -Jeudi où les articles de fond voisinent avec des papiers polémiques.
L’expérience de l’hebdomadaire ne dure que quelques mois bien que la vente de Sports Lundi approche les 100.000 exemplaires et que ses ressources publicitaires ne soient pas négligeables. Mais Bensan, qui considère la bataille du quotidien sportif comme définitivement perdue, entend prendre sa revanche sur un autre terrain : celui du magazine illustré.
Le Miroir des Sports, titre prestigieux a perdu le droit de reparaître parce qu’il a été publié durant l’occupation sous l’égide du Petit Parisien. Il y a donc une place à prendre. Georges Pagnoud est nommé par M. Bensan, rédacteur en chef de Miroir Sprint, un titre qui va connaître un succès foudroyant puisque sa vente va dépasser rapidement les 400.000 exemplaires.
C’est le football (Bourbotte, le capitaine de Lille portant la Coupe de France) qui fait la « une » du premier numéro du magazine, le 21 mai 1946. En dépit de ma contribution rédactionnelle à ce numéro et à ceux qui vont suivre, je suis tout à fait conscient que les journalistes, tous rétribués à la pige, venus pour la plupart de Ce soir et de Sports, n’ont tenu qu’un rôle très restreint dans le succès initial de Miroir Sprint. Qu’ils se nomment Baker, Dumas, Chany ou Thébaud, leurs articles sont très courts, souvent mutilés afin de faire la place aux photos de Daniel Guyot, René Robert, Roger Touchard et des correspondants régionaux.

Transmises parfois par bélino, souvent tirées et cadrées hâtivement pour respecter les impératifs horaires de la fabrication, ces photos peuvent être d’une grande banalité. Mais elles répondent, à l’époque, à la curiosité d’un public qui, hors des grandes villes, a peu d’occasions de voir en action les champions. L’heure de la télévision, et même celles des migrations massives de supporters, n’a pas encore sonné. Les journalistes doivent faire une raison : si Miroir Sprint se vend comme des petits pains, c’est grâce aux photos et non à leurs articles. M. Gruss, le directeur - administrateur, en est si convaincu si convaincu que les piges qu’il nous attribue sont anémiques. Fort heureusement, Sports et Ce Soir qui se trouvent à l’Aurore ou à Combat, l’emploi principal des journalistes de Miroir Sprint. Rue de la Michodière, au troisième étage du Palais Berlitz où la « rédaction » a son siège, il y a effectivement une pièce pour le directeur, une autre pour sa secrétaire et une troisième plus vaste occupé par la table de dessin du maquettiste Robert Jacquemin, et un grand bureau qui est celui du rédacteur qui est celui du rédacteur en chef et du secrétaire de rédaction. Mais, on n’a rien prévu pour le journaliste désireux d’écrire ou de taper un papier… Les Haedens, Peroni, Adam, Chaillot, Arène - Delmas, Seidler, Ladoumègue, qui s’ajoutent aux rescapés de Ce Soir et Sports, prendront l’habitude d’apporter le fruit de leurs cogitations. Les photographes en revanche disposent de l’autre côté du boulevard, rue de la Chaussée d’Antin, de laboratoires, et les archives photos d’une immense table que les journalistes utilisent dans la nuit de dimanche à lundi pour rédiger les titres légendes des photos et courts articles de dernière minute.
En octobre et décembre 1948, Miroir Sprint va connaître sa première crise lorsque pour des raisons politiques, ses propriétaires décident que le match France – Yougoslavie, qualificatif pour la première Coupe du monde l’après guerre, doit être traité comme un événement mineur. Georges Pagnoud rejette l’ordre que lui transmet Maurice Vidal, nommé quelques mois plus tôt au poste de M. Gruss, et démissionne. Le journal ne consacre qu’une place dérisoire aux deux manches d’une rencontre qui tient le public en haleine puisqu’il faudra un match d’appui pour départager les équipes. Alors que je viens de quitter la rubrique sportive Ce Soir parce qu’il m’a été interdit de traiter cet évènement, Maurice Vidal prend le risque de me déléguer comme envoyé spécial au match d’appui à Florence et consacre à mon article une place décente. Il a négocié avec adresse un virage difficile. Y serait-il parvenu si la mort accidentelle de Marcel Cerdan n’était pas venue bouleverser le monde sportif et faire oublier l’escamotage partiel de la deuxième manche de France – Yougoslavie à Colombes ? On peut se poser la question car le Soir Dimanche, l’édition dominicale de Ce Soir ne se remit jamais de la sottise que commit sa direction en accordant 20 lignes à un match de Coupe du monde suivi par 50.000 spectateurs et un titre cinq colonnes en tête au match de Division II CAP - Besançon joué avant deux douzaines de curieux.
Miroir Sprint, pour sa part poursuit sa carrière. Pourtant ce n’est plus l’âge d’or de l’actualité en photo sépia. Au début des années 50, la télévision n’est pas encore là mais les goûts de la clientèle sportive se différencient. Le magazine a le défaut de ne contenter qu’un nombre de plus en plus réduit de sportifs éclectiques.
Maurice Vidal modifie la formule du journal en donnant au texte et donc aux idées une place plus importante. J’en profite pour prendre sur divers problèmes du football comme la condition du joueur professionnel, les concours de pronostics, le jeu offensif, des positions qui contribueront à modifier l’image de marque première de Miroir Sprint. Mais, il faudrait beaucoup de textes en quantité pour relancer la vente, en baisse comme celle de son concurrent But Club Le Miroir des Sports qui collectionne les titres et les appuis financiers, sous la conduite de Félix Lévitan, sans parvenir à inverser une évolution identique.
Le visage de la Presse s’assombrit. De nombreux quotidiens créés après la Libération ont disparu, victimes d’une concurrence plus en plus âpre, et la situation des journalistes s’en ressent. Après mon départ de Ce Soir en 1949, je n’ai d’autre ressource que la pige mensuelle de Miroir Sprint et celle du Sport Digest, - un mensuel où j’assure le rôle de secrétaire de rédaction - qui équivaut à un salaire médiocre, sans les garanties de la Sécurité Sociale. Avec ce qui me reste de mes indemnités de licenciement, je fait une incursion malheureuse dans l’édition, en publiant une brochure sur l’A.S.Troyes qui accède aux demi-finales de la Coupe de France 1950, et en constatant que les vendeurs ont disparu sans laisser de trace avec leur recette.
A la même époque, je fais quelques piges extra-sportives. Notamment dans Arts et Les Nouvelles Littératures où je publie des interviews du romancier américain Erskine Caldwell , de passage à Paris.
En septembre 1951, Miroir Sprint m’engage au mois pour tenir une fonction assez proche de celle de secrétaire de rédaction mais qui implique souvent la responsabilité de la conception du sommaire. Au bout d’un an, je préfère redevenir pigiste et spécialiste du football. En dépit de la précarité qui caractérise cette situation, je la conserverai jusqu’en novembre 1955, date à laquelle je deviens journaliste – titulaire à Libération (aucun rapport avec le Libération d’après 1968). Auparavant, en cumulant les piges de Miroir Sprint et celle de Libération, dont la rubrique sportive, dirigée par André Chaillot, est constituée par Maurice Vidal, Jacques Marchand et Emile Toulouse.
Lorsqu’au début de 1956, Jean Krouchtein, qui va avoir la responsabilité des sportifs d’un nouveau quotidien du soir, me contacte pour tenir la rubrique football et m’offre l’assurance écrite que je pourrai poursuivre ma collaboration à Miroir Sprint, j’accepte sans hésitation. Je ne me sens pas moralement lié avec la direction de Libération, qui durant plus une année, m’a rétribué à la pige, une collaboration largement équivalente en quantité et en qualité à celle des journalistes payés au mois.
Mais, le Temps de Paris, malgré d’importants soutiens financiers, est dirigé par de piètres patrons de presse, même si sa rubrique sportive est appréciée. Après quelques semaines d’existence, l’annonce de la cessation de sa parution me parvient à Milan où je m’apprête à téléphoner la présentation de la finale de la Coupe latine. Ce jour- là, ce quotidien d’informations générales avait trois envoyés spéciaux dans la même ville pour des évènements sportifs différents : Baker d’Isy pour une tentative de record de l’heure sur piste, Robert Bré pour un match de boxe et moi, pour le football !
La nouvelle du décès ne surprend aucun de nous. C’est la plus logique des issues, la sanction inévitable de l’incompétence et de l’incurie de la direction du journal. Personnellement, je n’ai aucune raison particulière de me plaindre. J’ai pu exprimer sans la moindre restriction les idées que j’ai défendues dans Ce Soir, Sports, Miroir Sprint et Libération. Tous les engagements pris ont été tenus, y compris les indemnités de licenciement, réglées intégralement par les liquidateurs.
Ces indemnités vont me permettre d’attendre durant deux ans, jusqu’en 1958, la décision de Maurice Vidal de m’engager au mois.
La situation de Miroir Sprint est pourtant devenue difficile. Pour limiter les frais de loyer, très élevés aux environs immédiats de l’Opéra, tous les services du journal ont été réunis au 10 de la rue des Pyramides, dans deux étages d’un immeuble appartenant à la Société Nationale des Entreprises de Presse, dont France – Observateur et la Commission de la Carte professionnelle de journaliste sont les autres locataires. Un salaire insuffisant s’expliquerait mal dans cette période d’économie si la direction de Miroir Sprint n’avait pas eu un autre projet. Celui de réaliser une idée que j’avais formulée des douzaines de fois depuis des années devant la direction et la rédaction et qui ne manquait jamais de la qualifier d’utopique.


J’ignorais que je signais un bail de dix-huit ans. Le temps de fonder le Miroir du Football en 1958 et de diriger sa rédaction pendant seize années. Ce qui d’être mérite d'être relaté dans les grandes lignes dans le milieu de la presse.
A l’époque, dans le milieu de la Presse, l’étude du marché n’était pas la condition principale au lancement d’un magazine, s’il était aussi évident qu’il existait une clientèle pour une revue spécialisée en football. Lorsque la direction de Miroir – Sprint en prit conscience, elle aurait pu commencer par établir un projet de magazine, puis engager une rédaction pour le réaliser, puis effectuer un test sous la forme d’un numéro zéro, ce qui eût été la démarche classique.
Elle agit tout autrement. En 1958 avant la Coupe du monde, Maurice Vidal me chargea de concevoir et d’exécuter un numéro spécial de Miroir - Sprint consacré à Raymond Kopa dont j’écrivais tout le texte. Ce travail fut rétribué normalement, mais on jugea inutile de me faire savoir la diffusion et la vente de la publication, et c’est accidentellement que j’appris son succès.
Après la Coupe du monde, où l’équipe de France s’était illustrée, on me commanda un second numéro consacré aux enseignements à compétition dont je partageai, cette fois, la rédaction avec Pierre Lameignère, Albert Batteux, et … Maurice Vidal, le directeur de Miroir – Sprint, qui rédigea l’éditorial.
Sur la couverture, un gros titre : le Miroir du football. Le résultat de la vente de ce numéro fut vraisemblablement bon, puisque je fus chargé de rédiger presque entièrement et de présenter un troisième supplément de Miroir- Sprint où la mention le Miroir du Football éclatait, cette fois, en lettres de feu. Le thème demeurait ponctuel. Le sujet traité avait pour titre Etoiles du Football mondial.
La direction de Miroir – Sprint avait manifestement effectué d’autres tests avant d’opter pour véritable revue de football traitant de tous les aspects de ce sport. C’est ainsi qu’elle m’envoya en Amérique du Sud pour y faire un grand reportage sur les équipes et les joueurs fort mal connus en Europe en dépit des exploits légendaires de l’Uruguay et du Brésil.
Ce voyage sur la terre des artistes du football où j’avais recueilli une riche moisson d’impressions fortes, je tentai avec enthousiasme de la faire revivre dans les numéros normaux de Miroir – Sprint, et surtout dans les 40 pages du numéro 3 du Miroir du Football, toujours présenté comme un supplément de l’hebdomadaire omni- sports. Le reportage intitulé le Football explosif de l'Amérique du Sud illustré en couverture du numéro par une photo personnelle réunissant Pelé, Didi et Bellini, les grandes stars brésiliennes, contribua de manière décisive à l’implantation du titre de la revue. En lui décernant le Prix Martini du reportage de sport, le jury présidé par André Maurois et composé de directeurs de grands quotidiens parisiens, lui attribuait un label de qualité. Il fallut pourtant encore deux « suppléments », l’un sur le Stade de Reims et l’autre sur l’équipe de France pour que la direction des éditions Miroir – Sprint se décide à faire du Miroir du Football une véritable revue, traitant chaque mois de l’actualité du football en France et dans le monde.
Assurée désormais de la viabilité de l’entreprise, au moins à court terme, la direction aurait pu mettre à ma disposition les moyens nécessaires à ma réussite. Je compris rapidement que si elle m’avait nommé rédacteur en chef, c’était pour sortir le mensuel à peu près avec des mêmes moyens aussi réduits que les numéros « expérimentaux » publiés depuis 1958, c’est-à-dire au moins avec le concours de deux ou trois collaborateurs à temps partiel. La conception et la réalisation du nouveau Miroir du Football ne me dispensaient pas de ma collaboration hebdomadaire à Miroir Sprint ainsi que le précisait un contrat dûment enregistré. Et, comme j'avais réussi à mener de front toutes ces tâches, tout incitait à penser que la « rédaction » de Miroir de Football pouvait se passer de l'exorbitant privilège constitué par un téléphone pourvu de téléphones et de machines à écrire.
Je trouvai rapidement raisons de ce comportement étrange de la direction dans sa volonté de tenir en laisse le journaliste, je n'étais pas disposé à accepter cette situation. Le combat s’engagea d’abord autour de revendications d’ordre matériel, si évidemment justifiée qu’elles furent satisfaisantes sans trop tarder.
Je ne rencontrai pas d’opposition à propos du choix des premiers journalistes destinés à constituer la rédaction de Miroir du Football. Ils n’étaient pas nombreux, ils avaient tous, sauf Pierre Lameiggère leur emploi principal dans d’autres journaux. Mais, les retards reflétés dans le paiement de leurs piges furent très tôt un conflit que mes menaces de démission parvenaient seules à résoudre.
C’est la même démarche, utilisée une bonne douzaine de fois par écrit, qui me permit de tenir en échec durant seize ans, l’offensive entêtée de la direction pour contrôler le contenu du journal avant sa publication. Dès les premiers mois, j’avais refusé de fournir le sommaire et il avait été convenu, après une sévère algarade, que la direction n’interviendrait s’il y avait lieu, qu’après la parution de chaque numéro. En seize années, ses interventions se limitèrent à quelques remarques orales et notes de services anodins, sauf en deux occasions où Maurice Vidal invoqua le droit du directeur à s’exprimer dans son journal.
En juin 1968, pour faire savoir qu’il était solidaire, des journalistes de Miroir du Football « coupables » en tant que tels d’avoir occupé le siège de la Fédération française du football. La seconde fois en 1974 ,après la Coupe du Monde pour vanter la qualité d’une compétition qu’il n’avait pas vue, contre l’avis de tous les envoyés spéciaux en Allemagne de son journal.
En fait au sein d’une société d’édition qui comprenait un hebdomadaire et quatre magazines mensuels, le Miroir du Football était une publication idéologiquement autonome. Ce qui pouvait étonner connaissant l’appartenance politique des propriétaires de la dite société. Mais qui s’expliquait par au moins deux raisons. Maurice Vidal était conscient de ne posséder ni la compétence d’un spécialiste du football, ni l’envie réelle d’assumer la responsabilité d’une tâche supplémentaire. En outre, et c’était important, la rentabilité de Miroir du Football mensuel puis bimensuel, permettait de prolonger l’existence des publications déficitaires de la société les Miroir du Rugby et de l’Athlétisme ainsi que Miroir – Sprint.

L’aggravation de la situation financière provoquée par une tentative coûteuse tentative de rénovation de l’hebdo omnisports permit à un représentant des Editions Vaillant de prendre la direction effective de Miroir du Football pour lui imposer une orientation opposée avec celle qui était la raison d’être. Participer à cette entreprise n’avait aucune justification, la presque totalité de la rédaction (trois rédacteurs permanents et douze collaborateurs à la pige) me suivirent quand je quittais le journal en mai 1976.*
Engagé par Sports Magazine, un nouvel hebdomadaire omnisport lancé par André Rousselet, le futur PDG de Canal plus, je choisis volontairement l’emploi de journaliste à la pige de sa rubrique football, afin de disposer du temps nécessaire pour trouver le financement d’un magazine de football défendant la même conception du sport que celui que nous avions dû quitter. Mais, l’évolution du football et du journalisme de sport ne laissa aucun espoir de créer une publication consacrée aux valeurs qui avaient cours en 1960. Les personnalités ou groupes que je contactais me le firent rapidement comprendre.
Sports Magazine , avait le défaut majeur d’être omnisports à une époque où les goûts du public étaient portés vers les revues mono-sport. Il cessa de paraître lorsque son patron eut enregistré ses premières désillusions. Je ne lui étais pas assez attaché pour être sentimentalement affecté par un échec, mais il me fallait une fois de plus trouver un organe pour m’exprimer et pour survivre.
Lorsque sur la recommandation de Norbert Eschmann, ex-collaborateur de Miroir du Football devenu le chef de la rubrique de 24 heures, la Tribune de Lausanne me proposa le même poste dans sa rubrique sportive, j’entrepris cependant avec circonspection ce retour dans la presse quotidienne que j’avais quittée sans regret. Mais, avec plaisir une expérience à l’étranger qui conforterait, à la fin de ma carrière, ma vision internationaliste du sport.
Durant deux ans, je fus surtout un journaliste de football dans des conditions techniques à peu près analogues à celles que j’avais longtemps pratiquées en France. L’adaptation à un environnement humain et sportif qui avait ses particularités fut considérablement facilitée par Norbert Eschmann et son équipe (dont Paul Kartsonis) de 24 Heures dont les idées sur le sport étaient semblables aux miennes. Je serai resté à la Tribune jusqu’au terme de son contrat de trois ans, si la longue lutte contre le courant, menée sur deux fronts, à Miroir du Football ne m’avait pas laissé une lassitude que la confusion provoquée par la Coupe du monde 1978 en Argentine contribua à aggraver. Marcel Pasche, le directeur de 24 Heures et de la Tribune le comprit et donna son aval à la séparation à l’amiable que je désirais.